Quai au bord de l'eau — créer en Haïti

Créer en Haïti au croisement du souffle et de l’épuisement

Créer en Haïti, c'est tenir entre le souffle qui nourrit et l'épuisement qui use. Une réflexion sur ce qui rend la création possible — et ce qui la rend trop lourde.

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Stéphana Dorval

Il y a une question que l’on me pose souvent, sous des formes différentes, avec des nuances parfois plus délicates, parfois plus directes : comment faites-vous pour créer ici ? Ici, c’est-à-dire en Haïti, dans le chaos. Dans l’incertitude. Dans un pays qui semble parfois décidé à s’effondrer avant même qu’on ait terminé une phrase.

Je ne réponds plus par une liste de stratégies. Et je préfère d’ailleurs poser une autre question : qu’est-ce qui vous a donné envie de créer, au départ ? Car c’est souvent là que se trouve la réponse. C’est là aussi que commence, parfois, l’épuisement.

Le souffle, qui nourrit la création

Les créateurs haïtiens que je connais, peintres, écrivains, musiciens, photographes, designers ou jeunes cinéastes, puisent dans des sources communes. Les formes varient, les langages diffèrent, mais les origines se rejoignent.

La langue. Le créole haïtien est l’une des langues les plus imagées, les plus rythmées, les plus charnelles qui soient. Il pense en images, dit par le corps, et porte des siècles de résistance, d’humour et de douleur transformée en force debout. Un créateur qui travaille en créole, ou qui laisse le créole traverser son français, accède à une matière rare. Cette richesse n’est pas un héritage abstrait. Elle est vivante, quotidienne, disponible à quiconque choisit de l’écouter vraiment.

La beauté qui résiste. Port-au-Prince est une ville difficile, mais c’est aussi une ville de couleurs improbables, de musiques qui sortent des murs et de jardins qui poussent dans les failles. Les mornes existent. La mer du Sud existe. Les créateurs haïtiens savent voir la beauté à travers la réalité, l’extraire du contexte plutôt que la poser par-dessus. Cette capacité n’a rien de naïf. Elle relève d’un choix. Elle est peut-être l’une des marques les plus distinctes de la création haïtienne : une lumière qui n’efface pas la difficulté, mais la traverse.

La communauté. Les créateurs haïtiens se nourrissent les uns des autres, dans des ateliers informels, des vernissages bondés, des échanges tardifs sur ce qu’on écrit, ce qu’on imagine ou ce qu’on tente de construire. Ce réseau d’entraide, souvent invisible et rarement institutionnalisé, constitue pourtant l’écosystème réel dans lequel la création haïtienne survit et prolifère. Le paradoxe mérite d’être nommé : comment un environnement aussi fragile continue-t-il de faire émerger autant de talents ? Peut-être parce que, faute d’institutions solides, les créateurs ont appris à se soutenir eux-mêmes.

L’épuisement, qui use les créateurs

La précarité matérielle. Elle est réelle, concrète, quotidienne. Un peintre sans accès à des toiles de qualité. Un musicien qui enregistre dans des conditions impossibles. Un écrivain sans espace physique pour travailler, parfois sans même une heure de silence garantie. Ces contraintes ne sont pas des anecdotes romantiques sur la création dans l’adversité. Ce sont des obstacles qui épuisent, ralentissent et font parfois abandonner des projets qui méritaient d’exister. Il est temps de cesser de les raconter comme s’ils étaient inévitables.

L’invisibilité institutionnelle. Elle use aussi, profondément. En Haïti, il n’existe pas de ministère de la Culture qui fonctionne réellement, pas de fonds de soutien à la création, pas de résidences publiques, pas de bourses, pas d’archives solides. Les créateurs évoluent dans un vide institutionnel presque total. Ce vide leur offre parfois une forme de liberté, mais cette liberté a un coût : une solitude structurelle qui use à bas bruit, décourage les plus tenaces et rend chaque projet plus difficile qu’il ne devrait l’être.

Le poids de la représentation. Chaque créateur haïtien porte, qu’il le veuille ou non, une part du regard du monde sur Haïti. On attend de lui qu’il témoigne, qu’il documente, qu’il explique. On lui demande de représenter son pays à travers chaque œuvre, d’en être l’ambassadeur, l’interprète, parfois le défenseur. C’est un fardeau immense et souvent silencieux, d’autant plus lourd qu’il arrive rarement avec les ressources nécessaires pour le porter dignement.

Et malgré tout…

On crée quand même. Non pas parce que l’on serait héroïque, mais parce que l’on ne sait pas faire autrement.

Mais il est temps de cesser de célébrer cette ténacité comme si elle suffisait. On applaudit trop souvent la capacité des créateurs haïtiens à faire avec les moyens du bord, et trop rarement les efforts nécessaires pour que ces moyens cessent d’être aussi limités. La résilience existe, bien sûr. Elle ne devrait pourtant jamais devenir une injonction, encore moins une excuse pour l’inaction de ceux qui pourraient transformer les conditions.

Les créateurs haïtiens méritent du temps, des revenus décents, des espaces de travail, des formations, des contrats équitables, des critiques constructives et des institutions capables de documenter, protéger et valoriser leur travail. La créativité ne grandit pas uniquement grâce au talent. Elle a besoin d’un écosystème, et cet écosystème, en Haïti, reste largement à construire.

Créer ne devrait pas toujours relever de l’exploit.

C’est précisément pour cela que L’Atelier Accent Aigu existe. Non pas pour documenter la difficulté de créer en Haïti, mais pour contribuer, modestement et concrètement, à créer les conditions qui la rendent moins lourde. Soutenir les créateurs, c’est aussi prendre soin de ce qui rend la création possible.

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